Le vote: est-ce un devoir religieux?

J’écris cet article en vue de répondre à cette question : « Le vote est un devoir civique. Est-il aussi un devoir religieux ? ». Dans la réponse, j’aborde d’abord le côté licite des élections, puis je discute l’avis cherchant à les interdire avant de conclure.
La licité des élections :
Les pays démocratiques, comme la France, organisent régulièrement des élections présidentielles, législatives, municipales, régionales,…, pendant lesquelles l’Etat demande aux citoyens d’aller voter pour donner leurs avis sur les différents candidats.
Ce vote est considéré comme un devoir civique. Ces élections démocratiques assurent le renouvellement des dirigeants d’une manière pacifique. Elles permettent aux citoyens de maintenir dans ses fonctions celui qui leur a donnés satisfaction, de sanctionner celui qui n’était pas satisfaisant et d’élire celui qui représente, pour eux, un espoir de justice et de compétence.
Par contre, dans les pays où il y a une dictature ou une fausse démocratie, nous remarquons qu’en général les dirigeants sont imposés aux peuples, que la justice est absente et que la transition du pouvoir se fait souvent d’une manière sanguinaire.
En comparant ces deux types de système, toute personne raisonnable optera pour le premier car il représente le bien et la justice pour les citoyens d’un peuple contrairement au deuxième. Cela d’autant plus que des gens laissent leurs vies dans certaines régions du monde dans un but de réaliser une transition démocratique, ce qui montre bien à quel point le premier système est meilleur que le second. En effet, les gens n’acceptent de faire des sacrifices qu’en faveur d’une meilleure situation à venir.
Après cette introduction, nous voulons savoir l’attitude à suivre par un musulman vivant en France. Il sait que le vote est un devoir civique et veut connaitre l’avis de l’islam à propos de ce sujet.
Il faut savoir que les élections démocratiques sous la forme actuelle sont une invention de notre époque contemporaine, donc nous n’en avons aucun avis coranique ou prophétique. Par contre les textes religieux en islam sont suffisamment riches pour pouvoir répondre à toute question inédite car ils ne sont pas limités dans le temps ou dans l’espace étant donné qu’ils sont universels. Cependant, extraire un avis religieux à partir des textes pour répondre à une question inédite reste le travail exclusif du spécialiste dans la théologie. Ce dernier doit faire cette recherche d’une manière neutre et indépendante dans un but de montrer la vérité aux gens en étant pleinement conscient de sa grande responsabilité face à Dieu.
En islam, il y a la notion du permis, de l’obligatoire ou du devoir, de l’interdit, de l’agréable et du désagréable. Notons que l’agréable et le désagréable sont respectivement inférieurs à l’obligatoire et à l’interdit. Rappelons, aussi, qu’en principe toute chose est permise tant qu’il n’y a pas un texte qui la rend interdite. Il est bon de savoir que les notions du permis, de l’obligatoire et de l’interdit ne sont pas figées dans le temps mais, au contraire, peuvent évoluer selon le contexte. Ainsi, parfois le permis devient obligatoire et l’interdit devient permis selon la règle : « Les nécessités autorisent les interdits ».
Nous comprenons de ce qui précède, que le vote lors des élections démocratiques pour un français de confession musulmane est permis car toute chose est en principe licite, et parce que nous n’avons pas un texte l’interdisant. Dès lors, nous allons voir, d’une manière non exhaustive, certains points qui ont une relation avec notre sujet afin d’émettre un avis susceptible de répondre à notre question :
1/ Notre Bien-aimé Mohammad (SSSL) nous a ordonné la chose suivante : «Quiconque parmi vous observe du blâmable, doit le changer par sa main. En cas d’incapacité, il le change par sa parole. Et s’il ne peut pas, il le change par son cœur. Cela est le minimum de la foi » (Muslim). Donc ce hadith fait du changement du blâmable un devoir pour tout musulman. Le blâmable ne se résume pas à l’action mauvaise déjà réalisée mais concerne aussi l’action à venir. Le musulman doit anticiper et lutter contre le blâmable avant sa réalisation dans le cas où il connait l’intention déclarée d’une personne.
Dans le cas des élections, il n’y a pas un blâmable plus dangereux que de laisser un candidat s’emparer du pouvoir dans le cas où il ne le mérite pas, ou bien de laisser au pouvoir quelqu’un qui n’en est pas apte. Dans ces conditions, aller voter devient un devoir pour tout musulman afin de protéger le pouvoir des gens qui ne sont pas dignes de l’avoir. Le Prophète (SSSL) dit : « Quand le dépôt sera négligé, attend l’heure (d’apocalypse) ». On lui dit : « Comment sera-t-il négligé ? ». Le Prophète (SSSL) a répondu : «  Quand la responsabilité sera accordée à ceux qui ne la méritent pas, attend l’heure » (rapporté par Bukhari). Donc ne pas aller voter et laisser le pouvoir entre les mains de ceux qui ne le méritent pas est une négligence majeure. Celui qui ne vote pas devient responsable de cette négligence, en islam, car il ne fait rien pour changer le blâmable. Ce qui rend le vote obligatoire.
2/ Voter est équivalent en islam à témoigner. En fait, quand un état démocratique, demande aux gens d’aller voter, cela signifie qu’il y a plusieurs candidats qui se présentent pour un poste de responsabilité. Chaque citoyen va en quelque sorte témoigner en faveur du candidat digne de sa confiance. En principe, on témoigne en faveur de celui qui est compétent, juste, ayant des valeurs humanitaires universelles et digne de confiance dans la gestion du bien public. De même, on ne témoigne pas en faveur d’un raciste, d’un islamophobe ou d’un antisémite. Tout cela dans un but de rechercher le bien et l’intérêt général du pays et des citoyens.
Il y a beaucoup de versets coraniques et prophétiques dans le domaine du témoignage. L’islam nous demande de témoigner d’une manière juste et objective loin de toute fraude ou corruption. Ce témoignage est une lourde responsabilité devant Dieu. De même, l’islam considère comme un péché le fait de refuser de témoigner. Le Coran dit à ce propos :
–      « Et que les témoins ne refusent pas quand ils sont appelés (à témoigner) » (C2-V282).
–       « Ne cachez pas le témoignage. Quiconque le cache a, certes, un cœur pécheur. Dieu, de ce que vous faites, est Omniscient » (C2-V283). Alors refuser le vote est équivalent à refuser le témoignage. Cela constitue un péché en islam, ce qui rend encore une fois le vote obligatoire.
3/ En islam, il y a deux relations. Une relation verticale avec Dieu et une autre horizontale avec les créatures. Le musulman n’est pas responsable devant Dieu uniquement dans le cadre de sa relation verticale représentée par l’adoration (prière, jeûne,…), mais il est, de même, responsable de tous ses choix et de tous ses actes en dehors de l’adoration. L’islam est un mode de vie qui gère la conduite complète du musulman. Avoir un bon comportement avec ses parents, ses enfants, son conjoint, ses frères et sœurs, ses proches, ses amis, ses voisins, ses concitoyens, …, n’a rien à voir avec l’adoration. Cela signifie-t-il pour autant que le musulman est libre de se comporter comme il veut dans le cadre de sa relation horizontale avec les créatures ? Il est évident que la réponse à cette question est négative.
L’islam a interdit tout mauvais acte dans le domaine des relations horizontales et a rendu obligatoire tout acte pouvant les consolider. En principe, une bonne relation verticale se traduit par une bonne relation horizontale. Donc nous ne pouvons pas dissocier la relation horizontale de la verticale. Nous ne pouvons dire que le vote est un devoir civique et nous arrêter à ce stade. Il faut plutôt aller plus avant pour dire qu’il est, de même, un devoir religieux. L’islam nous a donnés les grandes lignes dans le cadre des relations horizontales et nous a laissés le soin de leurs gestions, notamment en inventant tout ce qui est susceptible de les améliorer. Par contre, dans la relation verticale nous n’avons pas le droit d’inventer car les textes ont déjà tout dit.
Par exemple, l’humanité a inventé le code de la route pour organiser la circulation et pour préserver les vies humaines. Elle a fait du respect de ce code un devoir pour chaque conducteur. Donc automatiquement, il devient un devoir religieux. Celui qui ne le respecte pas et tue un humain, est responsable devant la justice humaine et devant la justice divine.
De même, celui qui n’accomplit pas son devoir civique du vote, n’a pas accompli son devoir religieux en même temps car avec les élections nous désignons les représentants qui vont gérer les services publics communs à toute la société. Négliger le vote en laissant des gens inaptes s’emparer du pouvoir est une responsabilité civique et une responsabilité devant Dieu car cette négligence aura des conséquences négatives, voire dangereuses dans le cadre des relations horizontales.
4/ Par définition, le musulman est une personne qui fait le bien, par amour de Dieu. Ce bien est destiné à toute la création indépendamment du lieu, de la religion ou de la nature du destinataire.
Le musulman fait le bien envers l’humanité, envers les animaux et envers la nature. Les textes nous parlent de plusieurs cas de bienfaisance. J’en rappelle ici quelques-uns :
a. Moïse (SSSL) en arrivant pour la première fois dans un pays où il était étranger (réfugié cherchant l’asile), propose son aide à deux femmes qui ne pouvaient pas abreuver leur troupeau et qui attendaient que les bergers (hommes) finissent en priorité (C28-V23/28). Lorsque le Coran cite ce passage, il enseigne au musulman que le bien est à faire indépendamment du pays et de la religion. Car Moïse (SSSL) n’a pas demandé aux deux femmes leur religion. De même il a fait ce bien malgré qu’il fût dans un pays d’immigration. En faisant ce bien, Moïse ne savait pas qu’il avait aidé, sans le savoir, sa future femme et sa belle-sœur. Comme si le Coran nous dit que souvent le bienfait profite aussi bien à celui qui le fait qu’à son destinataire.

b. En compagnie de Moïse (SSSL), Le Verdoyant a réparé un vieux mur dans une ville, où ils étaient tous les deux étrangers. Sachant que les habitants de cette ville furent avares au point de leur refuser la nourriture. Cela aussi bien que Moïse contesta la bonne œuvre du Verdoyant (C18-V77&82). Mais le Coran nous explique qu’il s’agissait d’un ordre de Dieu fait au Verdoyant pour réparer ce mur appartenant à deux orphelins. Comme si le Coran demandait au musulman, à travers cette histoire, de toujours faire le bien même envers celui qui semble ne pas le mériter au regard de son comportement hostile.

c. Dans l’une des meilleures histoires coraniques (C12-V33/55), Joseph (SSSL) sauve tout un pays, l’Egypte où il était un étranger, en proposant au roi, non coreligionnaire à lui, un plan économique sur 14 ans. Il lui fit cette proposition, alors qu’il était en prison en tant que victime d’une injustice venant de certains égyptiens. De plus, il a proposé au roi ses services et son savoir-faire pour bien gérer les biens du trésor public. Joseph (SSSL) en sauvant toute l’Egypte, n’a pas tenu compte de l’injustice d’une partie des égyptiens, ni du fait qu’il était issu de l’immigration, ni du fait que les égyptiens ne partageaient pas sa religion. Il n’a pas cherché non plus à se venger pour le tort qu’il avait subi injustement. Son seul but était de sauver les créatures de Dieu par amour. En fait, il a renforcé cette relation horizontale dans un but d’exceller dans la verticale. En faisant cet acte noble et héroïque, Joseph (SSSL) ne savait pas qu’il allait sauver le pays où il allait s’installer durablement lui ainsi que sa descendance, il ne savait pas que grâce à cet acte il allait retrouver son père et ses frères, qui viendraient un jour acheter des vivres en Egypte et ne savait pas non plus que celle qui l’avait mis injustement en prison allait reconnaitre publiquement sa faute. En fait, il a accompli l’acte noble d’une manière désintéressée et sans avoir à l’esprit que la société allait reconnaitre, avec le temps, son innocence et son mérite en le récompensant par une fulgurante ascension sociale en faisant de lui le ministre des finances.
D’ailleurs, Dieu ne lui a pas reproché, cet acte héroïque réalisé en vue de sauver des non coreligionnaires, ni le choix de s’installer dans un pays ayant une religion différente. Il l’a, plutôt, considéré, grâce à l’ensemble de ses choix, parmi les bienfaisants (C12-V56). Au final, le Coran nous enseigne grâce à cette belle histoire, que s’installer dans un pays ayant une religion différente est licite, et qu’y faire des bonnes œuvres pour le bien de la société, indépendamment de l’attitude des concitoyens, est un acte noble.

d. ​Les textes prophétiques nous rappellent certains récits précisant le salaire de celui qui fait le bien, par amour de Dieu, aux humains ou aux animaux :

​- L’homme qui remarqua, sur un chemin, une branche épineuse et prit l’initiative de l’écarter. Par la suite, Dieu l’a gratifié par le pardon (Bukhari et Muslim). Cet acte simple était pour cet homme la raison de son pardon, cela signifie qu’en islam tout acte est important, même s’il est mineur à nos yeux. Car cet homme était utile pour la société lorsqu’il a nettoyé, de lui-même, le chemin de ce qui pourrait nuire aux passants indépendamment de ce qu’ils sont. Si écarter une branche épineuse de la route apporte un tel haut salaire, que dire du fait d’écarter, pacifiquement, par le vote tout candidat représentant un risque ou un danger pour une société ?

– L’homme qui remarqua, à côté d’une route, un chien très assoiffé devant un puits dans lequel il descendit pour remonter avec de l’eau dans sa chaussure en vue de servir ce dernier. Dieu l’honora, par la suite, par le pardon (Bukhari et Muslim). Ce récit montre, une fois encore, que la relation verticale véritable est bien celle qui se concrétise par une excellente relation horizontale envers les créatures de Dieu (humaine, animale ou végétale).
Nous pouvons conclure en affirmant que la foi en Dieu ne peut être entière et ne peut avoir un sens que lorsqu’elle devient une source d’actes de bienfaisance, désintéressés et indépendants de ceux qui en seront les bénéficiaires, dans un but de satisfaire le Créateur et de répandre le bien sur terre. C’est pour cette raison que nous retrouvons, dans plusieurs passages coraniques, la foi accompagnée de l’accomplissement des bonnes œuvres. D’ailleurs, dans soixante versets coraniques, Dieu a promis les plus grands salaires à ceux qui joignent l’accomplissement du bien à leur foi.
Il est inadmissible, pour un musulman, de vivre en France sans vouloir le bien de ses concitoyens et sans le faire. S’abstenir d’un tel acte est contraire à la foi que ce musulman prétend porter au sein de son cœur. Un tel acte est bien contraire aux principes de l’islam présents en masse dans les textes coraniques ou prophétiques. Un tel acte traduit tout simplement, une ignorance des textes ou bien une mauvaise interprétation de ces derniers. Tout en sachant, que l’islam n’excuse pas une telle ignorance. Et pour cette raison, il a rendu obligatoire l’apprentissage de la science et a exigé des ignorants de consulter les hommes de science. De plus, l’islam a bien souligné la grande perte de ceux qui se sont égarés alors qu’ils voulaient bien faire (C18-V103/104).
La seule bonne intention ne suffit pas à justifier les décisions prises ou les directions suivies si le bon sens est le grand absent lors du choix.
5/ Le Coran a bien souligné que Dieu n’aime pas la corruption (C2-V205), ni les corrupteurs (C5-V64). De même, plusieurs versets coraniques ont clairement ordonné de ne pas commettre la corruption sur terre (par exemple : C11-V85). Cela signifie sans aucune ambiguïté que créer la corruption sur terre ou dans une région du monde est interdit et que lutter contre cette dernière est une obligation en islam. Car celui qui ne s’oppose pas à la corruption et le désordre, alors qu’il en est capable, est un complice ou un associé, et devient, à son tour, un corrupteur.
Tout cela fait du vote une obligation religieuse dans un pays comme la France. Chacun d’entre nous doit œuvrer en vue de préserver la société de tout mal en y garantissant le bien. Par conséquent, le musulman a pour obligation de voter en faveur du candidat qui représente le bien et de barrer la route à celui qui représente le mal et la corruption pour le pays.

Discussion de l’interdiction :

Avant de conclure, je préfère parler d’une divergence entre les savants musulmans contemporains autour de la démocratie ainsi que les élections au sein des pays musulmans. Une partie a opté pour l’interdiction, vu que la démocratie est importée de la part des non musulmans et qu’elle donne le pouvoir législatif à un parlement qui pourrait établir des lois contraires à celles de Dieu. Alors que dans un pays musulmans, les lois doivent être conformes aux textes religieux. Or, selon le sens littéral de plusieurs versets coraniques, abandonner la loi divine est équivalent à la mécréance – (C4-V60) – (C4-V115) –  (C4-V138/140) – (C5-V44) – (C5-V50) –– (C11-V113) – (C42-V21) –  (C58-V14/15), ce qui justifie, aux yeux de ces savants, que le musulman doit boycotter les élections et s’abstenir de se représenter pour tout mandat électoral ou d’adhérer à un parti politique. Bien sûr, le résultat d’un tel avis éloigne les musulmans vertueux de la vie politique et laisse le champ ouvert aux moins vertueux, qui ne suivent pas l’avis de ces savants, et qui peuvent alors s’emparer pleinement du pouvoir et rendre licite, ou illicite, ce qu’ils veulent. Par conséquent, les vertueux ainsi que leurs guides « les savants » subissent, avec impuissance, les lois votées par le parlement, bonnes ou mauvaises, et laissent le pays prendre une direction qui l’éloigne petit à petit de son identité musulmane. Ne sont-ils pas finalement responsables de ce choix suicidaire ?
Cependant, une autre partie des savants a autorisé les musulmans à participer aux élections, à adhérer aux partis politiques ou à les créer, et à se représenter comme candidat aux différents mandats dans un but de jouer un contrepoids pour garantir la justice, la liberté et le bien du citoyen ainsi que l’identité du pays. Pour donner cet avis, cette deuxième partie de savants a tenu compte de plusieurs règles, extraites des textes religieux. Notamment, « les nécessités autorisent les interdits », « le nécessaire pour accomplir un nécessaire devient nécessaire », « la nécessité d’empêcher la corruption », « les actions sont considérées selon leur finalité », ….
En même temps, ils ont expliqué que les versets coraniques, utilisé par les autres afin d’interdire les élections, ont été interprétés inadéquatement hors de leurs contextes. Car ces textes concernaient des actes volontaires de changer la loi de Dieu, or les musulmans, vertueux d’aujourd’hui, n’ont pas du tout cette intention. Ils veulent plutôt bien faire en s’opposant à toute corruption. Or, le hadith dit que les actions ne valent que selon leurs intentions (Bukhari et Muslim). Puis pour être un acteur positif et pacifique, au sein de son pays, il faut utiliser les outils offerts aujourd’hui, à savoir le vote. Du coup, la nécessité de préserver l’intérêt suprême du pays autorise l’éventuel interdit, qui pourrait être commis en participant aux élections ou à la vie parlementaire.
Une telle divergence est naturelle, vu l’absence des textes concernant la démocratie contemporaine. Chaque savant fournit l’effort pour comprendre la démocratie et ses conséquences afin de pouvoir se prononcer selon ce qu’il sait d’après les textes. Mais n’oublions pas que sa conclusion reste un avis purement humain, qui peut être juste ou faux. Car ce n’est pas l’avis de Dieu, mais plutôt la compréhension par une personne des textes divins ayant plusieurs sens possibles. Donc quand il y a une divergence, chaque groupe de savants doit respecter l’avis de celui, parmi les autres savants, qui pense autrement.
Malheureusement, les savants de la première partie, ou leurs partisans, ont traité les autres, ainsi que leurs partisans, d’égarés, voire de mécréants. En tout cas, ils ne leur ont pas reconnu le droit ou la liberté, comme savants, de fournir à leur tour l’effort intellectuel pour extraire un avis religieux. En quelque sorte, il s’agit d’une dictature « intellectuelle » pratiquée par une partie contre l’autre. Alors que l’islam n’a donné ce droit à personne. Il a plutôt mis en garde contre le fait d’accuser certains de mécréance, car dans le cas où cela n’est pas vrai, les accusateurs deviennent mécréants (Bukhari et Muslim). Normalement, ce hadith rend le musulman vertueux prudent par peur de commettre une erreur lors de l’accusation d’autres gens de mécréance. Surtout quand cela est basé sur des versets équivoques, dont l’interprétation est incertaine, dans le cadre d’une chose contemporaine qui ne fait pas l’unanimité de la communauté scientifique, par opposition aux points clairs, comme quand il s’agit par exemple des textes univoques interdisant le vin.
Par la suite, il y a eu un esprit malsain qui a créé une division au sein des pays musulmans. Alors des partisans de la première partie ont accusé d’autres musulmans de mécréance et se sont  permis de commencer à les tuer, en perpétrant des attentats sanguinaires.  En fin de compte, ils ont renoncé à réformer la société par ce que permet, pacifiquement, la démocratie, de crainte de devenir mécréant par le biais de cette pratique. Puis ils ont opté de changer le pays au moyen d’attentats sans aucune peur de devenir des tueurs !
Ce qui se passait dans certains pays musulmans, a trouvé un écho en occident, notamment en France, où certains ont soit compris par analogie que les élections sont interdites comme dans les pays musulmans ou soit que quelques savants, de l’étranger, ont donné des fatwas dans ce sens pour répondre aux interrogations de certains musulmans français.
Je souligne une différence capitale, entre le fait de vivre dans un pays musulman ou dans un pays non musulman, du côté de l’applicabilité de l’avis religieux concernant les élections. Car ceux qui ont interdit les élections, ils l’ont fait dans un but d’interdire qu’un pays musulman soit dirigé par des lois non conformes à l’islam. Par contre, il est normal  qu’un pays non musulman ne soit pas gouverné par l’islam. Alors la minorité musulmane, s’y trouvant, n’est pas responsable du choix de la majorité des habitants de ce pays. Participer aux élections, ne signifie pas que les musulmans approuvent les lois du pays dans leur totalité. Mais ils vont, par leur vote, participer au bien de tous les citoyens en général, et de celui des musulmans en particulier. Entre deux bons candidats, ils vont choisir le meilleur, entre un mauvais candidat et un bon, ils vont choisir le bon. Alors qu’entre deux mauvais, ils choisiront le moins pire. Cela ne signifie pas que les musulmans sont responsables, par ce vote, des lois non musulmanes qui risqueraient d’être votées par la suite. Car qu’ils participent ou qu’ils s’abstiennent, les parlementaires qui sont non musulmans voteront eux selon leur bon sens et selon ce qu’ils voudront. Seulement, la participation des musulmans aux élections limite, en quelque sorte, l’arrivée au pouvoir de ceux qui sont islamophobes, ou racistes. Ce qui justifie la nécessité du vote pour les musulmans.
Maintenant, quelqu’un pourrait dire que la présence des musulmans dans un pays non musulman est une faute grave car ils acceptent volontairement d’être dirigés par des lois non musulmanes, ce qui fait d’eux, d’après les versets ci-dessus, des apostats qui ont quitté l’islam. Tout cela découle du danger de suivre le sens littéral des textes, sans voir l’esprit de ces derniers ni leur contexte. Dans la réponse, je précise qu’il n’est nullement interdit pour un musulman de s’établir dans un pays non musulman où il peut vivre librement sa foi. L’islam lui demande de le quitter s’il n’arrive pas à y pratiquer librement sa religion ou s’il a peur pour sa vie. Sans ce climat d’insécurité, le musulman peut s’y installer sans être pour autant responsable des lois qui dirigent ce pays.
Pour prouver ce qui a été avancé ci-dessus, je rappelle ce que les textes disent :
–   Noé (SSSL) a subi, avec les croyants, l’autorité de son peuple non coreligionnaire pendant 950 ans sans le quitter jusqu’à l’arrivé du déluge qui les a séparés (C29-V14). Cela signifie clairement que vivre au sein d’un peuple, ne partageant pas la même foi qu’un musulman, n’est pas interdit en islam. Sinon, Noé (SSSL) aurait dû quitter son pays.
–   Loth (SSSL) a subi, avec ses enfants, l’autorité de son peuple non coreligionnaire jusqu’à l’arrivé du châtiment. Alors qu’il ne l’a pas quitté auparavant (C15-V61/66).
–   Abraham (SSSL) n’a quitté son pays, l’Iraq où les gens adoraient des idoles et où les lois n’étaient pas d’origine divine, que lorsqu’ils l’ont jeté au feu (C37-V97/99). Ce qui signifie qu’il a quitté son pays lorsque sa vie est devenue menacée.
–    Joseph (SSSL) a vécu en Egypte jusqu’à sa mort et a travaillé pour un roi et un peuple qui ne partageaient pas sa foi (C12-V100/101) et (C40-V34). Il n’a pas quitté ce pays où il subissait des lois humaines car il n’y avait pas de quoi justifier son départ.
–     Moise (SSSL) a vécu une partie de sa vie, en tant que messager, en Egypte sous l’autorité de Pharaon, qui avait prétendu à la divinité. Il a quitté ce pays, avec son peuple, le jour où Pharaon a décidé de l’assassiner et de  tuer les nouveaux nés parmi les fils d’Israël (C40-V25/26).
–     Jonas (SSSL) a quitté, par colère son peuple, qui n’a pas voulu croire en Dieu. Par conséquent, il s’est retrouvé dans le ventre d’une baleine (C21-V87/88) et (C37-V139/148). Ce qui signifie qu’il ne fallait pas les quitter vu qu’il n’y avait pas de quoi justifier la prise de cette décision.
–    Mohammad (SSSL) a passé 13 dans la Mecque sous l’autorité des associateurs,  adorateurs des idoles. Il subissait, avec les croyants, les lois injustes de son peuple qui autorisaient la persécution des musulmans et qui ont permis le siège injuste de 3 ans, qui a frappé les musulmans et les a poussés à se nourrir d’herbe ou de feuilles d’arbres (Ibnou Hicham). Mais le jour où il a trouvé une terre d’accueil, à Médine, il ne s’est pas précipité à quitter son pays. Il a plutôt attendu un temps supplémentaire jusqu’au jour où les associateurs ont pris la décision de le tuer. Si vivre dans un tel pays était une chose interdite, il aurait dû le quitter dès qu’il avait trouvé une solution ailleurs.
–  Quand la persécution est devenue insupportable, il a envoyé une partie des musulmans en Abyssinie en justifiant ce choix par la justice qui y régnait (Ibnou Ishac). Ce qui signifie que le musulman peut s’installer dans un pays non musulman reconnu par sa justice.
Aujourd’hui, en France, il y a des musulmans de deuxième voire de troisième génération, ainsi que des français de souche. Où doivent-ils partir s’ils quittent la France, tout en sachant qu’ils ne parlent que le français et ne connaissent que leur pays de naissance ? Pourquoi partir alors qu’ils y vivent librement leur foi et y pratiquent, de même, leurs différentes adorations ? Ils sont conscients de la justice sociale et pénale ainsi que des différents droits et avantages. En même temps, ils voient tous les jours des gens fuir certains pays musulmans à cause de la famine, l’injustice, l’instabilité ou de l’insécurité !
De plus, les savants qui leur interdisent de rester en France, ont qualifié les pays musulmans de mécréants car ils ont importé la démocratie ! Que faire donc ? Autant rester là où ils sont depuis leur naissance !
Nous avons appris en islam, que nous ne pouvons qualifier une chose d’obligatoire ou d’interdit qu’en présence de textes univoques et authentiques. Tous les malheurs des musulmans, d’aujourd’hui, sont apparus avec l’émergence de certains qui se disent savants, alors qu’ils interdisent, ou qualifient de mécréants, en se basant sur le sens littéral des textes équivoques, tout en sachant qu’il existe d’autres lectures tenant compte du contexte.

Conclusion :
De tout ce qui a précédé, nous pouvons conclure que le vote est permis en islam, dans un pays comme la France, car il n’y a pas, dans les textes religieux, une raison qui pourrait le rendre interdit. D’ailleurs, la règle juridique musulmane stipule qu’en principe toute chose est naturellement permise tant qu’il n’existe pas une interdiction la concernant. Et c’est bien le cas pour le vote.
De plus, comme avec le vote, aujourd’hui, les citoyens peuvent élire le candidat de leur choix d’une manière civilisée et pacifique. Il devient obligatoire, d’après l’esprit de l’islam, pour le français musulman d’aller au bureau de vote pour accomplir son devoir de citoyen afin de garantir le bien pour le pays, dans sa totalité, et de le préserver de toute corruption.
Celui qui manque, avec préméditation, à cette obligation commet un péché. Ce dernier est d’autant plus grand si, par son abstention, un candidat représentant un danger pour la société accède au pouvoir.
Ainsi, le vote se confirme bel et bien être un devoir civique et une obligation religieuse.

Dr Mohamed Najah