La divergence des école juridiques musulmanes

Avant de trancher quant à la problématique de la divergence je veux commencer par une introduction pour faire connaissance des quatre écoles doctrinales les plus célèbres. Les quatre grandes écoles sunnites ont divergé sur des questions de jurisprudence mais sont unanimes sur les fondements de la croyance, à savoir le Coran, la sunna et la compréhension des compagnons.
Du temps du Messager du DIEU (Salut et Bénédiction sur Lui), les différentes difficultés de droit étaient réglées directement par Lui.
Puis, durant la période suivante, les nouvelles situations en nombre limité étaient résolues par les compagnons en se référant au Coran et à ce qu’ils ont compris de la Sunna du Prophète (Salut et Bénédiction sur Lui). Mais au fur et à mesure, le besoin d’une science du droit canonique s’est fait ressentir. Les premiers spécialistes vraiment connus en jurisprudence religieuse vivent au premier siècle de l’Hégire, les premières écoles apparaissant au deuxième siècle. Ces spécialistes et les écoles qu’ils ont fondées ont petit à petit défini, clarifié et précisé les notions et principes qui gouverneront le Fiqh (le droit musulman) dans une science appelé « Ousoul Al Fiqh » les fondements de la jurisprudence islamique.
Plusieurs écoles juridiques ont vu le jour durant le deuxième et le troisième siècle de l’Hégire dont quatre les plus célèbres : l’école de l’imam Abou Hanifa (Hanafite), l’école de l’imam Malik (Malikite), l’école de l’imam Ashafeâi (shaféâite) et l’école de l’imam Ahmed Ibn Hanbal (Hanbalite).
Ces écoles s’abreuvent des mêmes sources et visent les mêmes objectifs. Loin d’être des entités sectaires ou schismatiques, elles s’inspirent les unes des autres et se complètent.
Le Coran et la Sunna sont les deux sources communes à toutes les écoles. Certains imams tels que Abou Hanifa, n’admettent que le hadith authentique, alors que d’autres comme Ahmad ibn Hanbal privilégient le hadith authentique à l’opinion personnelle.
Les principales différences entres les écoles juridiques proviennent du fait que les sources secondaires n’ont pas la même importance.

L’école Hanafite (Abou Hanifa) : (80-150/703-767)
Abou Hanifa Noumane ibn Thabit (qu’Allah lui fasse Miséricorde), est né à Koufa (Irak) en l’an 80H. Il été commerçant. Il abandonna le négoce pour s’occuper des études auprès du grand savant notamment Hammad ibn Soulayman. Après la mort de son maître, il a pris sa place avec l’accord unanime des savants de Koufa. Il devint leur jurisconsulte. Il était le premier à avoir inscrit et classifié le Fiqh (le droit musulman) en chapitres et en sections tel que nous le connaissons aujourd’hui. Il était réputé pour sa piété, sa sincérité et sa générosité. Abou Hanifa était aussi un homme courtois, qui parlait très peu. Il priait beaucoup la nuit et récitait le Coran. Al Khatib Al Baghdadi a rapporté qu’Abou Hanifa faisait la prière du Fajr avec les ablutions de l’Isha pendant quarante ans (Tarikh Baghdad. v13 p355). Le Calife Marwan ibn Mohammed lui proposa le poste de ministre du Trésor, il refusa de crainte d’être complice des injustices commises par les gouverneurs. Il fut emprisonné pendant quinze jours. Quand il sortit de la prison, il s’exila à la Mecque et ne retourna à Koufa qu’après la chute de la dynastie des Omeyyades.
Abou Hanifa a dit : « Je m’inspire d’abord du Coran et si je n’y trouve pas ce que je cherche, je m’inspire de la Sounna du Prophète (Salut et Bénédiction sur Lui) et des hadîth directs authentiques. Lorsque je ne trouve rien dans ces deux sources, je me penche alors sur les déclarations des compagnons, choisissant librement celui que je désire ; puis je reste fidèle à son jugement et ne consulte pas l’opinion d’un autre compagnon. Et, si encore mes recherches me conduisent à Ibrahim, Achaâbi, Iben Serine, Al Hassan, Ätae, Saïd ou Ibn Moussayyib… alors je suis habilité à faire un effort d’Ijtihad comme ils l’ont fait eux-mêmes ».(Tarikh Baghdad v13, p368)
Son école juridique (Madhab) se base sur les sources suivantes :
Le Coran
La Sunna authentique
Le consensus des compagnons. S’il y a un désaccord parmi les compagnons, il adopte l’opinion la plus proche des principes généraux du Coran et de la Sunna. Il exige que le hadith soit suffisamment célèbre pour l’admettre. En l’absence de consensus des compagnons, il recourt à sa propre opinion ou son jugement personnel.
Le raisonnement par analogie. (Al quiyasse)
Le jugement préférentiel. (Al istihsane)
Basée sur la réflexion et l’opinion, sa méthode consiste à rechercher le but et l’esprit de la norme et non pas l’énoncé ou la lettre. Son école a la réputation d’être l’école de l’opinion. Elle est répandue en Irak, en Syrie, en Afghanistan, au Pakistan, en Iran, en Inde, en Turquie et une grande partie de l’Egypte.
L’imam Abou Hanifa privilégie l’analogie au Hadith authentique quand il s’oppose à un autre Hadith. C’est pour cette raison qu’il fut l’objet de critiques de la part des gens du Hijaz (l’Arabie), les spécialistes du Hadith arguant du fait que si l’on insiste trop sur le motif et la signification de la règle, on devient des législateurs rationalistes au lieu d’adorer Dieu en se conformant strictement au précepte. L’école d’Abou Hanifa est la plus répandue et la plus tolérante du fait qu’elle insiste beaucoup sur l’activité de la raison sans porter atteinte ni à la lettre ni à l’esprit des textes. Abou Hanifa se sert de l’opinion et de l’analogie plus que les autres Imams.
L’école Malikite (imam Malik) : 93-179/717-801)
Malik ibn Anas (qu’Allah lui fasse Miséricorde), né à Médine en l’an 93H et y résida jusqu’à sa mort en l’an 179H. Il a étudié auprès des disciples des compagnons jurisconsultes et spécialistes du Hadith (Mouhaddithoun). Sa qualité d’Imâm jurisconsulte et Mouhaddith est attestée par ses maîtres. Ces derniers l’autorisèrent à enseigner et à délivrer les Fatwas dès l’âge de 17 ans. Confit dans une piété ascétique, Malik était un homme modeste, bienveillant et plein d’amour pour le Prophète Mohamed (Salut et Bénédiction sur Lui), si bien que par respect à sa mémoire, il n’a jamais enfourché une monture à Médine. Les Califes Abu Jaâfar Al-Mansour, Al-Mahdi, Haroun Ar-Rachid le tenaient en haute estime. Ils lui demandaient souvent conseil et assistaient à ses cours pendant le pèlerinage.
Le Calife Al-Mansour demanda à l’Imâm Malik de composer un livre qui ferait autorité sur l’ensemble des hadiths du prophète (Salut et Bénédiction sur Lui) et qui servirait de constitution de l’État. L’Imâm rassembla son célèbre recueil de hadiths intitulé «Al-Mouatta» mais il refusa qu’on lui accorde un caractère officiel de manière à l’imposer, estimant qu’aucun livre, excepté le Livre de Dieu, ne devait s’imposer à l’ensemble des musulmans.
Son école se fonde sur :
Le Coran
La Sunna (Malik n’exigeait pas la célébrité du hadith comme Abou Hanifa, mais il exigeait l’authenticité du sanad).
Le consensus.
L’opinion d’un compagnon.
La pratique des habitants de Médine
Le raisonnement par analogie.
Le jugement préférentiel (Al istihsane)
L’obstruction des prétextes (Sad al-Dharaiâ)
L’intérêt général indéterminé. (Al maslaha Al morsala)
La présomption de continuité. (Al istishab)
La législation de nos prédécesseurs.
Considérer la divergence.
Malik privilégie la pratique des gens de Médine à l’analogie et au hadith rapporté par un seul, même authentique. Bien qu’il lui arrive de faire appel au jugement préférentiel (Al istihsane), Malik n’en fait pas usage autant que Abou Hanifa. Il penche plutôt pour l’imitation (taqlid) que pour la réflexion. La méthode de l’imam Malik s’apparente à celle des spécialistes du hadith. Il se limite au réel sans extrapolation à la différence des gens de l’opinion en Irak qui s’étendent aux hypothèses.
Il prend en compte la tradition du compagnon qui, selon lui, prime l’analogie. Sur ce point, il a été critiqué en ce sens que le compagnon n’est pas infaillible. Son école est suivie au Maghreb, au Mali, au Nigeria, au Tchad, au Soudan, au Koweït…
L’école Shaféâite (Ashafeâi) : 150-204/769-820)

Abdallah Mohamed ibn Idris (qu’Allah lui fasse Miséricorde). Ses ancêtres habitaient la Mecque, mais son père s’établit à Gaza où naquit Ashafeâi 150H. Après la mort de son père, sa mère regagna la Mecque où il a grandi comme orphelin.
Après avoir appris le Coran, il s’est penché sur l’étude du Fiqh auprès de grands érudits qui l’ont autorisé à donner des Fatwas dès l’âge de 15 ans. Il effectua des voyages d’études à Médine, en Irak, en Egypte. Il récita de mémoire « Al-Mouattaa » devant l’imam Malik. Il enseigna en Egypte et y dicta à ses disciples son livre « Al-Oum ».
Le mérite d’Ashafeâi est d’avoir initié la science des fondements du Fiqh. Son œuvre « Arissala » où il développe les règles et les méthodes de déduction et d’interprétation ne cesse de faire l’admiration des juristes à l’échelle de la planète. Ahmed ibn Hanbal qui était l’un de ses disciples, témoigne : « Ashafeâi était le plus grand Jurisconsulte du monde en matière de Coran et de Sunna ».( Al fikr Assami v1,p465)
Ashafeâi était un homme d’un très bon caractère, généreux, courageux et d’une intelligence rare.
Imam Ashafeâi a dit : « Les sources premières sont le Coran et la Sounna. S’il n’y trouve pas de réponse assez claire, le juriste peut avoir recours à l’analogie sur la base du Coran et de la Sounna. S’il existe un hadîth du Prophète (Salut et Bénédiction de Dieu sur Lui) dont la chaîne de rapporteurs est ininterrompue, aucune autre source ne devra être consultée. Tout consensus sera prioritaire sur un hadîth rapporté par une seule personne. L’interprétation d’un hadîth doit être basée sur son sens explicite. Si le hadîth permet plusieurs interprétation, alors celles qui se rapprochent le plus de son sens explicite auront la priorité. S’il existe un certain nombre de hadîth de même portée sur un sujet particulier alors celui dont la source est la plus authentique aura la priorité. Tout hadîth dont la chaîne de rapporteurs est interrompue (mounqatiâ) ne sera pas valable sauf ceux d’Ibn Moussayyib. Il n’est pas admis de faire l’analogie à partir d’un principe (Asl) qui a déjà déduit d’un principe précédent. On ne peut interroger ni sur le pourquoi ni sur le comment d’une source originale, contrairement aux sources secondaires. Et si l’on peut effectivement établir la validité d’une déduction analogique établie à partir d’une source originale, alors elle doit être acceptée comme telle et avoir force d’argument ». (Iâlam Al mouquiâin v4, p189)
Son école juridique est basée sur :
Le Coran.
La Sunna.
Le consensus (qui signifie selon lui l’absence de désaccord)
L’analogie.
Ashafeâi s’appuie fortement sur la Sunna ; il admet le hadith rapporté par un seul si le rapporteur est digne de confiance. Il rejette le jugement préférentiel au sujet duquel, il a écrit un livre intitulé : «invalidation de l’istihsan ». Il considère cette règle comme étant une manière de légiférer. Il rejette également la règle de l’intérêt absolu et ne tient pas compte des habitudes des gens de Médine (‘Aamal Ahle Almadina). Il critique la méthode des hanafites consistant à exiger la célébrité des hadiths comme condition de validité.
L’école Shaféâite se situe entre l’école de l’opinion (Irak) et celle des tenants du hadith (Hijaz). Il concilie le rigorisme des uns et la souplesse des autres.
Ashafeâi a élaboré deux écoles. Une en Irak (l’ancienne) et une en Egypte (la nouvelle).
Son école est répandue en Egypte, en Afrique orientale, en Indonésie, en Malaisie, en Thaïlande, en Somalie, au Kurdistan…
L’école Hanbalite (Imam Ahmed) : 164-241/778-855)
Abu Abdullah Ahmed ibn Mohamed ibn Hanbal Achaybani (qu’Allah lui fasse Miséricorde). Né à Bagdad en l’an 164H, il y poursuit ses études fondamentales. Il effectua des voyages en quête du savoir dans plusieurs pays, notamment au Yémen, à la Mecque, à Médine, en Egypte et en Syrie.
Il se spécialise dans la science du Hadith dont il apprend des milliers par cœur. Les savants lui reconnaissent l’intégrité et l’érudition en matière de Hadith. Ashafeâi a dit : « J’ai quitté Bagdad et je n’y ai pas laissé de plus pieux ni de plus savant que Ibn Hanbal ». Il a écrit plusieurs ouvrages dont le plus célèbre est « Al-Mousnad » qui contient quarante mille hadiths. L’Imâm Ahmed a vécu dans le dénuement le plus complet, tournant le dos aux plaisirs de la vie mondaine, ayant refusé les biens et les privilèges des hautes fonctions. Il fut violemment persécuté et maltraité par le pouvoir en raison de son opposition aux théories sur « la création du Coran ». Malgré la prison et la torture, l’Imâm n’a pas cédé.
Son école juridique se fonde sur :
Le Coran
La Sunna
La tradition des compagnons même d’un seul compagnon pourvu qu’elle ne soit pas l’objet de contestation ou de divergence, auquel cas il choisit la position la plus proche du Coran et de la Sunna.
L’analogie en cas de nécessité. Ibn Hanbal est plus un spécialiste de Hadith et qu’un jurisconsulte, mais certains savants lui reconnaissent les deux qualités.
L’opinion personnelle et le jugement préférentiel occupent peu de place dans son école.
L’obstruction des prétextes (Sad al-Dharaiâ)
L’école hanbalite tend à actualiser la Sunna en mettant en relief toutes les valeurs morales, en se conformant au Coran, à la Sunna et aux traditions des compagnons. Son école est appliquée officiellement en Arabie Saoudite et au Qatar.

La divergence des savants est une miséricorde
Parmi les grâces de Dieu Tout-Puissant à la faveur de la communauté musulmane, la divergence entre les jurisconsultes n’a pas été dans les origines de la religion et les fondements de la croyance, mais il était dans les branches de la jurisprudence qui ne touchent pas sa véritable unité, et cette divergence est inévitable et même nécessaire pour la présence des motifs naturels. Elle est même considérée comme une miséricorde pour les contribuables qui sont différents selon leurs circonstances, leurs conditions et leurs natures (entre les particularités, les difficultés et les dérogations).
Al Qadi Iyad rapporte dans son livre (Al-Madarik) pour les circonstances de l’écriture du Mouattaa : « Le Calife Abû Jaâfar Al-Mansour Al-âabbassi – premier Calife de la dynastie des Abbassites-, a dit à l’Imâm Malik : « O Abû ‘Abdellah ! Rassembles cette science et écris un ouvrage : évites dans cet ouvrage les particularités (shawâddh) d’Ibn Massoud, les choses difficiles (shadâid) d’Ibn Omar et les dérogations d’Ibn Abbâs et cherche plutôt le juste milieu en toute chose et ce qui fait unanimité chez les compagnons et Imâms». (v2.p73)
Ce qui signifie que la divergence d’opinions entre les savants sur les branches de la religion n’est pas une mauvaise chose et qu’il faut faire disparaître et imposer à tout le monde une seul opinion ou une seul école de pensée. Cette conception des choses est erronée et n’est en aucun cas la position des grands savants vertueux de la communauté musulmane. Et pour confirmer cela on va citer la position de quelques grandes références musulmanes sur la divergence entre les savants.
Eben Saâd a rapporté que Al Qassim ben Mohamed a dit : « la divergence des compagnons du prophète (Salut et Bénédiction sur Lui) a été une miséricorde pour les gens ». (Atabaqate Alkobra.v5.p189)
Al Khatib Al baghdadi rapporte que Omar Ibn Abdelâazziz a dit « Je ne me réjouirais pas si les compagnons de Mohamed n’avaient pas divergé. Car, s’il n’y pas eu de divergences entre eux il n’y aurait plus eu de dispenses ». (Al faquih wa Al motafaquih. v1.p404)
Ibn Taymiyya, a dit : « Le consensus des savants est une preuve incontestable et leur divergence est une vaste miséricorde. » (Al Fatawa. v30.p80).
Et pour que la divergence ai du crédit doit présenter des arguments solides, être dotées d’objectivité, être débattues loin de toute polémique.
Bien sûr qu’il existe des sujets de controverses interdite, car étant basées sur aucun fondement. L’esprit critique négatif n’est pas le bienvenu dans ces domaines, car désapprouver une opinion pour le simple plaisir, sans argumentation relève de la turpitude.
Al Qadi Iyad a dit : « Il ne convient pas à celui qui veut recommander le bien et interdire le mal de vouloir à tout prix amener les gens à adopter les résultats de son ijtihad (effort intellectuelle) ainsi que sa méthodologie. Il doit uniquement tenter de leur faire abandonner la chose que l’on considère unanimement comme étant une innovation en la dénonçant. » (Ikmal Al Muâelim.v1.p289).
Les compagnons du Prophète (Salut et bénédiction sur Lui) et les savants n’exprimaient pas des opinions similaires, mais leurs débats ont été tenus avec beaucoup de sagesse et de respect.
Et si la divergence entre les savants est considéré comme une miséricorde ça veut pas dire que l’accord est l’opposer de la miséricorde.
Al imam Annawawi a dit dans son ouvrage Al Minhaj : « Si quelque chose est une miséricorde, cela ne signifie pas que l’inverse de cette chose est l’inverse d’une miséricorde. Personne ne fait ce genre de lien, et personne ne dit même ce genre de choses sauf un ignorant ou celui qui affecte l’ignorance. Allah a dit : « C’est de par Sa Miséricorde, qu’il vous a assigné la nuit et le jour pour que vous vous y reposiez », et Il a qualifié la nuit de miséricorde : pourtant, cela n’implique pas forcément que le jour soit une punition». (v11.p92)
La signification de tout ceci est qu’ils (les jurisconsultes) ont ouvert la porte de l’Ijtihad (effort d’interprétation) ainsi que celle de la permission de la divergence dans l’Ijtihad pour les savants. S’ils ne l’avaient pas fait, les moudjahidine auraient été dans une difficulté, car les confrontations d’Ijtihad et d’avis personnels ne concordent généralement pas : les savants qui pratiquent l’Ijtihad seraient, malgré l’obligation de suivre ce dont ils sont convaincus, obligés de suivre ce avec quoi ils ne sont pas d’accord, et ceci constituerait une obligation insoutenable et l’une des contraintes les plus éprouvantes.
Bien au contraire, la religion tolère non seulement diverses compréhensions mais encourage le Moujtahid à se référer à son opinion. Le prophète (Salut et Bénédiction de Dieu sur Lui) a dit à Mouâadh (qu’Allah l’agrée) quand il l’a expédié au Yémen : « A quoi référerai-toi dans tes jugements ? ».
– Au Livre de Dieu.
– Et si tu n’y trouves pas ce que tu cherches ?
– Je me référerai donc à la Sounna de l’Envoyé de Dieu.
– Et si tu n’y trouves pas ce que tu veux ?
– Alors Je ferais un effort intellectuel personnel pour former mon propre jugement « .
L’Envoyé de Dieu (Salut et Bénédiction de Dieu sur Lui) lui tapa alors sur la poitrine, en disant : « Que la louange soit à Dieu qui a guidé le messager de l’Envoyé de Dieu à ce qui satisfait l’Envoyé de Dieu ». (Abou Daoud et Tirmidhi).
Ibn Al Qayyim a dit : « Omar a dit à Shurayh (qu’Allah les agrée) : « Recherche ce qui t’apparaît clairement du Coran, et ne pose alors pas de question à quelqu’un à ce sujet. Et ce qui ne t’apparaît pas du Coran, suis à son sujet les Hadiths du Messager de Dieu (Salut et Bénédiction de Dieu sur Lui). Et ce qui ne t’apparaît pas des Hadiths, fais un effort de raisonnement personnel » ». (Iâlam Al-muwaqqiâin v1, p50)
Les causes des divergences doctrinales
Souvent la diversité des opinions juridiques résulte de la diversité des approches et de l’entendement de chacun face aux sources. En effet, la connaissance du contexte, des causes de la révélation ainsi que l’exégèse influent sur la compréhension. A l’origine des divergences doctrinales, on trouve des causes multiples, notamment :
1- la différence des méthodes de raisonnement et d’interprétation des textes. Certains Imâms s’attachent à l’esprit du texte, au but recherché par le législateur, on peut les appeler finalistes, d’autres s’en tiennent strictement au sens littéral, sans tenir compte de la raison de la règle, ni de sa finalité, on peut les appeler formalistes ou littéralistes.
Nous pouvons illustrer ce point par deux exemples :
*Le premier rapporté dans Boukhari et Muslim selon lequel le Prophète surpris de la traîtrise de la tribu de Bani Qourayda dit à ses compagnons : « Qu’aucun d’entre vous ne prie la prière du Asr à moins d’être chez les Bani Qourayda ». Suite à cette exhortation, les combattants prirent la route mais à l’heure de la prière de l’Asr, ils divergèrent sur l’accomplissement de la prière. Certains considérèrent qu’il fallait à tout prix prier une fois arrivé à destination car le Prophète avait dit : « Qu’aucun d’entre vous ne prie la prière du Asr à moins d’être chez les Bani Qourayda». D’autres préférèrent prier avant d’arriver expliquant que la parole prophétique n’avait pour but que de les motiver à sortir pour le combat et n’empêchait nullement de faire la prière à l’heure. Suite à cette différence d’opinion, ils consultèrent le Prophète qui considéra recevable les agissements de chacun. L’étude de ce hadith authentique démontre clairement que des compréhensions diverses n’entrainent pas forcément une issue négative.
*Le deuxième au sujet de Zakat Al-fitr : d’après Abdullah Ibn Omar : « Le Prophète (Salut et Bénédiction sur Lui) a ordonné pour la Zakat Al-Fitr de donner un Sâ’ de dattes, ou un Sâ’ d’orge. »(Al Boukhari)
Zakat Al-fitr peut se donner soit sous forme d’alimentaires soit sous forme matériel, c’est-à-dire avec de l’argent, conformément à deux avis juridiques. Certains savants soutiennent en effet qu’on ne peut donner la zakat Al-fitr que sous forme alimentaire (blé, orge, riz, etc.), comme le prophète (Salut et Bénédiction sur Lui) l’a fait. Ceux là restent fidèle au sens littérale du texte. D’autres, comme l’imam Abû Hanifa, qui observe d’autres finalité permet qu’on donne de l’argent à la place de la nourriture. Le Prophète (Salut et Bénédiction sur Lui) a dit : « Par cette zakat, permettez aux plus démunis de ne pas tendre la main le jour de l’Aïd » (Al Bayhaqi). Cette façon de procéder de l’Imâm Abou Hanifa. En ce qui concerne la Zagat c’est en accord avec la pratique qui est rapportée de certains Compagnons comme Mouâadh Iben Jabal qui avait demandé aux gens du Yémen de s’acquitter de la Zakat de leurs récoltes en donnant des étoffes, leur expliquant que cela serait plus aisé pour eux (vu que leur activité principale était justement la confection des étoffes). C’est d’ailleurs pour cette raison que, sur cette question, l’Imâm Boukhari semble avoir un avis similaire à celui de l’Imâm Abou Hanifa, comme le relève l’Imâm Annawawi. Par ailleurs, il est rapporté que des compagnons du Prophète avaient déjà opté pour un paiement en argent et non en nourriture.
C’est en se basant sur cette compréhension de la finalité du texte que les compagnons Muawiya et Ali ont demandé aux gens de donner la zakat al fitr selon la valeur du marché commercial de l’époque. D’où le fait que les imams Al Hassan, Al Basri, Soufyan Athawri, Soufyan Ibnou âoyayna, Abu Youssuf, et une partie des savants chaféites, ont autorisé, lorsque cela comble les besoins des musulmans, de donner la zakat al fitr en argent selon la valeur de la nourriture la plus répandue parmi les musulmans (rapporté par Ibnou Al Qayyim dans son livre (Zad al Maâad page 19).
Omar Ibn Abdel Aziz a ordonné aux préfets de faire sortir la zakat Al-fitr en argent. Abou Ishaq a dit : « j’ai connu des dernier compagnons qui donnaient la zakat Al-fitr en somme d’argent ». (Ibn Abi Chayba)
2- La différence de compréhension de certains textes du Coran et de la Sunna par les uns et les autres.
L’ambiguïté de certains termes du Coran et de la sunna peut donner lieu à des interprétations différentes, exemple : le terme « qurû’ » qui signifie soit les menstruations, soit les périodes de pureté. Le Coran dit : « Et les femmes divorcées doivent observer un délai d’attente de trois qurû’. » (s2 v228) Ashafeâi, Ahmed et Malik considèrent que le qurû’ signifie la période de pureté. Abou Hanifa l’entend dans le sens de la période des menstruations.
3- La reconnaissance ou non d’un texte. Utilisé comme fondement juridique. Faut-il se baser sur les seuls Hadiths authentiques ? Peut-on prendre en considération les Hadiths faibles ?
Etant donné que les textes coraniques et prophétiques sont à la base de la jurisprudence, il semble indispensable avant de recourir à une source de s’assurer de son niveau d’authenticité et de fiabilité. Il convient d’insister sur ce point car l’absence de recherches poussées et sérieuses conduirait à occulter certaines sources voire à les rejeter totalement au risque de remettre en cause le bien-fondé d’un avis juridique.
En ce qui concerne les hadiths, d’un savant à l’autre les connaissances peuvent parfois varier. Dans certains cas, il arrive même que la connaissance d’un hadith soit plus pointue dans une région plutôt qu’une autre. Effectivement, ceci s’explique par le simple fait que les compagnons ne se sont pas rendus dans les mêmes contrées et donc qu’ils n’ont pas transmis le même savoir partout, d’où l’existence de plusieurs fatwas pour une seule et même problématique.
Pour illustrer ce cas de figure, on peut citer cet exemple :
La récitation à haute voix ou non de la Basmala dans les prières faites à voix haute. En effet, les avis des juristes sont partagés à ce sujet. Prenons l’exemple de l’imam Abou Hanifa et l’imam Ahmad Ibn Hanbal, ils considèrent qu’elle se récite à voix basse. L’imam Ashafeâi considère, lui, qu’elle doit être lue à haute voix. En ce qui concerne l’imam Malik, il est d’avis que la basmala ne se lit point, ni à voix haute ni à voix basse.
Ceux qui la lisent à voix haute se basent sur un hadith où il est rapporté selon Bukhari que les quatre califes la lisaient à voix basse. Quant à l’imam Ashafeâi, il se base sur un hadith d’Um Salama où elle affirme que le Prophète récitait la Basmala à voix haute. Ce hadith est rapporté aussi dans Bukhari. Enfin, l’imam Malik se fonde sur un hadith rapporté par Anas qui affirme avoir prié derrière le Prophète et ne pas l’avoir entendu réciter la Basmala. Dans ce cas de figure, l’authenticité de chaque hadith n’étant pas discutable, chacun se réfère à la renommée oui ou non du hadith en fonction de la région. (Al fiqh Al islami wa adillatoho v2, p22)

Suivre une école juridique !
Le commun des mortels qui n’est pas en mesure de découvrir les arguments et ne peut pas les comprendre à la manière des jurisconsultes, a l’obligation de suivre les connaisseurs et de les interroger conformément aux propos du Très Haut : « Interrogez les gens du Rappel si vous ne savez pas » (ch16.v43).
Il est permis de choisir parmi les différents avis, l’avis le plus appropriés au contexte, à condition de suivre les arguments de sorte que, si l’école adopte une opinion contraire à un argument juste dans une question donnée, on puisse s’en démarquer. En effet, l’obéissance à Allah et à Son messager (Salut et Bénédiction sur Lui) prime sur toute autre obéissance. Il faut en plus, respecter toutes les écoles juridiques et ne pas se laisser guider par l’esprit partisan au point de leur porter la contraction. Il faut plutôt viser la vérité et respecter les savants et leurs avis. « À chaque fois qu’il a été donné au Prophète (Salut et Bénédiction sur Lui) de choisir entre deux chose, il choisissait la plus souple tant que celle-ci ne constitue pas un péché ». (Al Boukhari)
Sofiane Athawri dit : « La véritable science consiste à trouver la dérogation adéquate. Quant à la dureté, elle est à la portée de tout le monde » (Jamiâ banane al-âilme. Iben Abdel bar v2, p485)
Al ize Iben Abdessalam dit : «Il convient au disciple ou l’imitateur d’une école juridique de la suivre, si celle-ci est selon lui crédible et solide, même s’elle est rattachée à un imam autre que les quatre classiques ».Et Al Iraqi dit : « il y a un consensus sur le fait que le musulman a la possibilité de choisir l’Ecole juridique qui lui convient sans gêne. Les Compagnons (qu’Allah les agréé) sont unanimes sur le fait que celui qui demande un avis juridique à Omar ou à Abu Baker et qui les imitant, a aussi le choix de questionner les autres Compagnons tels que Abu Hurayra ou Mouâadh, sans reproches. Quant à quiconque qui nie ces deux consensus, il lui incombe d’en démontrer la preuve. » (Al fiqh Al islami wa adillatoho v1, p93)
Il n’est pas demandé à celui qui n’est pas capable de déduire les arguments qu’il doit fructifier les textes et mener un effort de réflexion pour lequel il n’est pas outillé. Car cela créerait un désordre général. Il est recommandé à celui qui est capable de comprendre, de savoir au moins l’argument de son imam ou de son école. Un disciple éclairé n’a pas le même mérite qu’un imitateur inconditionnel. La démarche à suivre doit être fondée sur une confrontation courtoise des idées dans le seul but de parvenir à la vérité.
Hassan EL HOUARI